Kabila et Kagame se moquent-ils des Congolais ?

 

 

 

   30 AOÛT  2005 

Les autorités rwandaises - réputées pour leur mauvaise foi - clament leur volonté de rétablir les relations diplomatiques entre le Rwanda et la RD Congo. A Kinshasa, on se garde de prendre la main tendue de Kigali en posant des conditions. Des observateurs rapportent qu’au-delà du discours officiel, Joseph Kabila et son homologue rwandais entretiendraient d’excellents rapports. Des analystes estiment que les deux dirigeants seraient les plus grands bénéficiaires de la situation de ni guerre ni paix qui prévaut entre les deux Etats. 

La réunion tripartite RD Congo-Rwanda-Ouganda qui s’est tenue à Kigali, jeudi 18 août, a été l’occasion pour la partie rwandaise de remettre à l’ordre du jour son offre de rétablissement des relations diplomatiques entre Kinshasa et Kigali au niveau des ambassadeurs. « Le temps est venu de regarder vers l’avenir », a déclaré Richard Sezibera, ministre rwandais à la présidence, dans une interview accordée le week-end dernier à la Radio Top Congo. Et d’ajouter : « Tout le monde doit dépasser les problèmes qui nous ont opposés ». La démarche rwandaise semble bénéficier du précieux appui de l’ex-mouvement rebelle RCD-Goma. Dans une déclaration à la presse, l’avocat Matadi Nenga, 2ème vice-président (RCD) de l’Assemblée nationale, a estimé que l’échange d’ambassadeurs permettrait de résoudre les problèmes entre les deux pays. « Il n’y a pas de paix sans contact », a-t-il fait observer. Ambassadeur itinérant du chef de l’Etat congolais, l’ex-MLC Antoine Ghonda Mangalibi a fait partie de la délégation conduite, dans la capitale rwandaise, par le ministre de la Coopération régionale, Mbusa Nyamuisi. Ghonda a pris le contre-pieds des opinions exprimées par Sezibera et le RCD : « Nous devons d’abord rassurer nos populations ». Une manière de dire que le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux voisins terribles de la sous-région des Grands Lacs est loin d’être une question urgente. Il faut dire que cet avis est défendu principalement par le président Joseph Kabila. « Je ne crois pas que la population apprécierait une réconciliation précipitée. Nous procéderons donc par étapes. Pour l’instant nous en sommes aux contacts entre ministres des Affaires étrangères », déclarait-il dans une interview accordée au magazine parisien « Jeune Afrique/L’Intelligent ».

Avis partagé

C’était l’année dernière. L’analyse du numéro un Congolais paraît partagée par nombre de ses concitoyens. Ceux-ci estiment, en effet, que le Rwanda de Paul Kagame devrait présenter des « excuses officielles » pour les trois millions de morts congolais et « dédommager » les victimes de deux guerres. En juillet 1994, le Front patriotique rwandais prend le pouvoir à Kigali. Près de deux millions de Hutu, civils et militaires, se réfugient dans les provinces du Kivu. En septembre 1996, l’Armée patriotique rwandaise attaque les camps abritant les réfugiés. En octobre de la même année, l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre) voit le jour. L’organisation se définit comme une rébellion des « Banyamulenge ». Cette « rébellion » est, en réalité, destinée à camoufler l’agression du territoire ex-zaïrois. Président de l’AFDL, Laurent-Désiré Kabila est porté au pouvoir, le 17 mai 1997, par des troupes rwandaises et ougandaises.  Fin juillet 1998, c’est la rupture entre Kabila et ses mentors. Début août, une deuxième guerre est déclenchée par les armées rwandaises et ougandaises. La fermeture de l’ambassade du Rwanda à Kinshasa est intervenue en ce même mois d’août 98. Après une année d’hostilités, l’accord de cessez-le-feu de Lusaka est signé en juillet 1999. Mais l’accalmie n’interviendra qu’à partir de décembre 2002 à l’issue de la signature de l’Accord de paix de Pretoria dit global et inclusif.

3 millions de morts

Selon des organisations non gouvernementales,  trois millions de Congolais ont péri du fait des conséquences directes ou indirectes des deux guerres. Et ce y compris lors de l’affrontement entre les soldats rwandais et ougandais à Kisangani. Le 30 juin 2003, le gouvernement de transition est mis en place. En août 2004, le gouvernement rwandais annonce sa volonté de rouvrir sa représentation diplomatique à Kinshasa. Un ambassadeur est aussitôt nommé. Il s’appelle Antoine Juru Munyakasi. Selon notre confrère « lesoftonline.net », le diplomate serait un Rwandais « de culture congolaise ». Son épouse serait originaire de la province du Bas-Congo. Kinshasa juge la procédure « cavalière » et dénonce le fait accompli. Au motif que la demande d’agrément n’a pas été soumise aux autorités congolaises dans le respect des formes prescrites par la Convention de Vienne en la matière. De son côté, le président Kabila continue, dans la presse internationale, à ressasser son credo selon lequel une « réconciliation précipitée » serait mal vue par la population congolaise. D’aucuns objecteront que le rôle des pouvoirs publics consiste à montrer le chemin et non à suivre béatement l’émotion populaire. « On ne négocie qu’avec un ennemi ou un adversaire », remarque un confrère qui préfère garder l’anonymat. C’est en tous cas ce que Louis Michel, alors chef de la diplomatie belge, a tenté en juillet 2004 en réunissant à Bruxelles ses homologues des ex-colonies belges. Objectif : relancer la CEPGL (Communauté économique des pays des Grands Lacs). Fondée le 20 septembre 1976 à Gisenyi, cette organisation sous-régionale avait trois objectifs majeurs : le renforcement de la sécurité commune des Etats membres ; l’intégration économique et la facilitation des mouvements des biens et des personnes.

Coquille vide

Les événements survenus ces quinze dernières années ont transformé cette organisation internationale en une sorte de coquille vide. « Tonton Michel » n’a pu que constater la profondeur du fossé qui séparait les protagonistes. Officiellement donc, « Joseph » et « Paul » sont fâchés. Et pourtant. Dans son numéro 2241-2242 du mois de décembre 2003, l’hebdomadaire Jeune Afrique/L’Intelligent annonçait dans sa rubrique « Confidentiel » que Kabila et Kagame « se parlent régulièrement au téléphone ». Dans son commentaire, le journal y voyait « un signe de normalisation » des rapports entre les deux chefs d’Etat. L’information n’a jamais été confirmée ni infirmée par la présidence congolaise. A l’occasion du Xème sommet de la Francophonie qui s’est tenu, du 26 au 27 novembre 2004, à Ouagadougou, au Burkina Faso, des témoins affirment avoir vu le chef de l’Etat congolais et son homologue rwandais assis, côte à côte, dans un canapé riant aux éclats. « Les deux hommes conversaient en Kinyarwanda », rapporte un ministre d’un pays d’Afrique centrale. Ce témoin dit avoir été surpris d’entendre, par la suite, les officiels congolais et rwandais se lancer des accusations peu amicales dans leurs allocutions respectives. Si ces faits étaient fondés, on ne pourrait s’empêcher de se poser deux questions : Kabila et Kagame se moqueraient-ils des Congolais ? Les deux hommes auraient-ils conclu un pacte secret ? « Cette situation de ni guerre ni paix arrange bien Kagame et Kabila », commente un analyste. Notre interlocuteur d’ajouter que « la présence des « génocidaires » au Congo permet au régime rwandais de justifier la présence de ses troupes chez son grand voisin, au nom de la sécurité nationale du Rwanda menacée ». Côté congolais, poursuit-il, « l’instabilité à l’Est et au Nord-Est permet au clan présidentiel congolais de se maintenir au pouvoir et de s’enrichir grâce aux fonds destinés aux dépenses dites de souveraineté ». « Joseph Kabila sait qu’il ne sera pas capable de gouverner le Congo-Kinshasa en temps de paix ».

B. Amba Wetshi

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